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Gazette d’un coquin I – Chronique d’un jeune ittrois entre fin 1942 et le début des années 1960

Le 28 décembre, c’est le jour des Saints Innocents, « messe pour tous les paroissiens » disait le vieux curé Bucquoi. C’est donc ce jour-là, fête de tous les ittrois que je suis venu au monde, rue Jean Joly à Ittre.

La première chose que j’ai entendue juste avant de passer la tête au guichet, c’est mon père qui lisait une gazette (60 centimes à Bruxelles, 75 en province) à voix haute: « L’amiral Darlan a été assassiné à Tanger », « les boches ont des ennuis avec les russes du côté de Stalingrad », « de Gaulle va se rendre en Amérique », « Anderlecht-White Star 1-1, Standard-Olympic 1-2 ».

Bonne Sainte Vierge! Le Standard de nouveau battu, la guerre qui dure depuis bientôt 2 ans et demi; si j’avais su plus tôt que les hommes étaient assez cons que pour se taper, le plus fort possible, les uns sur les autres, je serais resté où j’étais, bien à l’abri !
Tant pis, plus moyen de s’éloigner du feu, la guerre s’est terminée, j’étais trop jeune pour encore m’en rappeler: juste un camion verdâtre avec des soldats noirs qui distribuaient du chocolat aussi noir qu’eux (je n’avais jamais vu ça de ma vie: ni les noirs ni les chocolats), et des chewing-gum que j’ai commencé par avaler puisqu’on ne m’avait jamais expliqué qu’il fallait les recracher quand on avait les mâchoires fatiguées. Je me souviens aussi qu’on allait au ravitaillement au Bâtiment Denis.
A part ça…? Heureusement, Alfred Decoster m’a tout expliqué, en commençant par la guerre de 14. Comme il se rendait compte que j’oubliais tout d’une fois à l’autre, il s’est senti obligé de recommencer souvent ses explications. Merci pour votre patience, Alfred.

En 1943, mon père, pharmacien, a ouvert son officine « à Droulans », la maison juste en face du boucher Michel. Nos voisins étaient: d’un côté les Dumont, de l’autre les Piérard, côté Virginal.

Armand Piérard travaillait aux A.G. à Bruxelles, comme beaucoup de personnes du village, nommées par le châtelain d’Ittre: Mr Desmet, grand directeur de cette Compagnie d’Assurances. Une des filles Piérard s’appelait Maria, restée célibataire et était dame de compagnie de mademoiselle de Géradon qui avait finalement succédé à Mr Desmet pour occuper le château d’Ittre. Le frère de Maria, Albert Piérard avait trois enfants: 2 filles et un garçon, Jean-Pierre, qui venait parfois passer quelques jours chez sa grand-mère.

Ce gamin-là, plus âgé que moi, ne faisait que des bêtises: il me plantait sur la tablette d’une fenêtre et prenait la poudre d’escampette, il enlevait la taque de la citerne à purin et attendait que j’y tombe! Ma mère l’aurait étranglé!

Du côté des Dumont, il y avait moins de risque: lui, très bon médecin, comme son père avant lui, était un homme sans chichis, soulevant le couvercle des casseroles pour voir si la nourriture est bonne: elle, grande et distinguée, était parfois de mauvaise humeur quand son mari regagnait son domicile, un peu trop joyeux, après avoir essayé de passer en voiture sous le kiosque à musique de Braine-le-Comte.

Les Dumont avaient deux filles, Colette et Chantal. Comme je m’entendais bien avec Colette – un vrai garçon manqué – tout le village a vite prétendu « qu’un jour ou l’autre on les mariera! ». Chantal était un peu gauche: renverser un encrier sur le beau tapis du salon, s’étaler, en short, dans un paquet d’orties, quelle maladroite! (Ah oui, Colette a terminé des études de médecine, a épousé un ingénieur et son fils lui a annoncé qu’elle sera bientôt grand-mère. Chantal est ophtalmologue et habite non loin de Bruxelles. Tout va bien pour elles et leur maman, merci.)

Un beau jour, en 1962, Jean Dumont s’est endormi en fumant, sa literie s’est enflammée et il est décédé quelques jours plus tard, par suite de ses brûlures et des fumées. Trois jours plus tard, mon grand-père et parrain, Fernand, allait le retrouver chez St-Pierre. A eux deux, je suis sûr qu’ils en ont pour des heures à se raconter les bons moments du temps où ils étaient encore à Ittre.

Parce que mon grand-père, qui était menuisier-ébéniste-vitrier-Butagaz, c’était un « crac » lui aussi: pour boire sa goutte à l’atelier (aujourd’hui garage du Dr Bivort) sans que ma grand’mère s’en aperçoive, il camouflait sa bouteille et un verre dans le bac à copeaux de la grande scie à ruban. Pour boire, il mettait la scie en route, il remplissait le verre qu’il plaçait derrière le ruban, et il faisait semblant de scier un morceau de bois. Si ma grand’mère arrivait, avec le morceau de bois qu’il « sciait », il poussait le verre dans le bac à copeaux: pas de bruit, rien de cassé.
– « Mais Fernand, vous sentez la goutte! »
– « Moi ? Mais non, je sens la térébenthine que j’ai diluée dans la colle à bois! »

Vous devez aussi savoir que mon grand-père habitait à côté de la gendarmerie d’Ittre (aujourd’hui, maison du Dr Bivort).

Un jour mon parrain appelle le gendarme Paternotte, un homme fort grand et fort b…onasse, tout pour faire ce métier là prétendent certains, et lui dit: « Eh ! Paternotte, la femme du brigadier Debecker a demandé que vous lui apportiez l’enclume de 70 kg qui est ici ».
Ni une ni deux, voilà notre Paternotte qui empoigne l’enclume, la cale sur son épaule et frappe tout essoufflé et transpirant à la porte des Debecker, un peu plus haut, au 40 de la rue Haute.
– « Bonjour, Madame, j’apporte l’enclume! »
– « Mais qui vous a dit qu’on avait besoin de l’enclume ? »
– « Eh bien, Fernand, tiens! »
– « Oui, oui, quel jour sommes-nous aujourd’hui, Mr Paternotte ? »
– « … ? Godferdom! Nous sommes le 1er avril. Il m’a encore eu, ce vaurien là! »
Pris d’une colère noire, enragé d’avoir été eu, notre Paternotte, donne un coup d’épaule et laisse tomber l’enclume dans l’entrée de la maison! Pas de chance, le pavement s’ouvre, et l’enclume tombe dans la fosse d’aisance qui se trouvait en dessous. Tout Ittre en a ri, sauf…!

Le lendemain, quand mon grand-père a voulu soigner les oiseaux de sa volière, plus moyen de s’y reconnaître. Ils étaient tous peinturlurés: les moineaux en rose, bleu, vert; les canaris en mauve, noir, gris, rouge …! En plus, la porte de la volière était bloquée par quelque chose de fort lourd: une enclume de 70 kg toute gluante de ce que vous devinez! Tout Ittre en a ri sauf…!

A suivre

Jean-Marie Gervy (11/1999)

Gazete d’in losse I – Cronike d’in djoûne itrwès intrè fin 1942 yè, à pau près, 1960

El 28 décimbe, c’est djou dès Sints z-Inocints, « mèsse pou tous lès parwèssiens », dizoût èl vî curé Bucquoi. C’est donc ’s djou-là, fièsse dè tous lès itrwès, in 1942, què d’ai v’nu au monde, rue Jean Joly à Yite.

Prèmière afére què d’ai intindu djusse avant d’passer ‘l tièsse à ‘l bowète, ça stoût ‘m pére qui lijoût tout waut ène gazète (60 centimes à Brusèle, 75 in province): « l’amiral Darlan a sti assaziné à Tanger », « les boches ont dès rujes avu lès russes d’lé Stalingrad », « de Gaulle va daler in Amérique », « Anderlecht-White Star 1-1, Standard- Olympic 1-2 ».

Maria déyi! El Standard co batu, èl guère qui dur’ dèspu bî râde 2 ans èt d’mi; d’aroû seu ça d’avance, què lès omes astine bièsses assez pou s’flayi d’su du pus foûrt qu’i save, d’aroû d’meuré ayusquè d’astoû, bî à yute!
Tant pire, pus moyi d’s’èrtirer âri du feu: èl guère a passé, d’astoû trop djoûne pou co m’d’in rapèler: djusse in camion vèrdasse avu dès sôdârts nwêrs qui distribuwine du chocolat t’aussi nwêr què yeuss’ (d’n’avoû jamé vu ça d’èm’ viye: ni lès nwêrs, ni ‘l chocolat), yè dès chiclètes què d’ai couminchi pa avaler pasqu’on n’m’avoût jamé spliki qu’i faloût l’zè ratchi quand on avoût lès machèles scranses. Dji m’souvi ètou qu’on daloût au ravitay’min au batimint Denis.
A part ça…? Eûreûsemint, Frèd Decoster m’a tout spliki, in couminchant pa’l guère dè 14. Come i viyoût què d’roubliyoû d’in coup à l’aute, i s’a sintu oblidji dè r’couminchi souvint sès èsplicâcions. Mèrci pou vo pacyince Fred!

In 1943, ‘m pére, apotikére, a drouvu ‘s farmas’riye à Droulans, èl mézo djusse in face d’actuwélemint èl bouchi Michel. Nos vijins stine: d’in costé les Dumont yè d’l’aute, lès Piérard,costé Veznau.

Armand Piérard travayoût aux A.G. à Brusèle, come bran.min dès djins du vilâdje, només pa ‘l chatelin d’Yite: Mr Desmet, grand directeur d’ès’ n’asseûrance-là. Yeune dès fiyes Piérard s’apèloût Maria, dèmeuréye djoûne féye, yè qui stoût dame dè compagniye dè mad’mwèzèle de Géradon qu’avoût finalmint sucsédé à Mr Desmet pou ocuper ‘l chatau d’Yite. El fré d’à Maria,Albert Piérard, avoût 3 èfants: 2 fèyes yè in gamin, Jean-Pière, qui v’noût tékfwè d’lé ‘s grand-mére passer sacant djoûs.

Es gamin-là, pus vî qu’mi, n’avoût ni in bon plan: i mè stampoût su ‘l tablète d’ène fèrnièsse, yè s’incouroût t’aussi râde, i r’satchoût èl taque d’èl citerne à fichéye, yè ratindoût què d’tchéye dèdins! Em mame l’aroût bi strôné!

Du costé dès Dumont, ça stoût mwins riski: li, foûrt bon mèdcin, come ès’ pa l’astoût d’djà d’vant li, stoût in ome sins chichis, r’lèvant lès couvièrkes dès casseroles pou vir si vos mindji est bon; lèye grande feume foûrt come i faut, pacoûp guinguin-ye (prononcez gain-gain-ie) quand ‘s n-ome rintroût in tchantant minme quand il avoût asprouvé d’fé passer ‘s n-auto padzou ‘l kiyosse dè Brinne-le-Comte.

Les Dumont avine deûs féyes, Colète yè Chantal. Come dj’ astoû foûrt coumarâde avu Colète- in vré gamin falu- tout ‘l vilâdje a yeu râde fé dè dire què « in djou ou l’aute,on l’zè marîera! ». Chantal, ça stoût ‘l rinne dès cucus-rombaus: èrbikî in n-enkriè su ‘l bia tapis du salon, s’arindji pou tchér à courtè marone dins n-in moncha d’oûrtèye, qué mau-adwète! (Waye, Colète a fé mèdcine,èle s’a mariè avu in n-injénieûr, yè audjoûrdu, ‘s gamin est st’a l’ouvrâdje à ‘l fé dèvnu grandmé . Chantal est st’oculisse ni lon d’Brusèle. Tout va bi pou yeus’ yè pou leu mame, mèrci !).

In bia djou, in 1962, Djean Dumont s’a indoûrmu avu ‘s sigarète aluméye: du coup, ’s litriye s’a inflaméye yè il est moûrt kékes djous pus târd, tout brûlé yè infunki qu’i stoût. Pou mau fé, trwès djous après, ’m grand-pére, yè pârin, Fernand daloût l’èrtrouver d’lé sint Pière. A yeus’ deûs, bi seûr qu’i d’ont pou dès eûres à s’raconter les bons moumints du timps qu’i stine co à Yite.

Pasquè,’m grand pére, qui stoût mènuziè-ébénisse-vitriyé-Butagaz, i l’î in crac ètou: pou bwêre ‘s goute à ‘s n-atèlier (audjoûrdu garadje du docteûr Bivort), sans qu’èm grand-mére èn’ viyisse ène sakè, i muchoût ‘s boutèye yè in vêre dins ‘l batch à croles d’èl grande souyète à ruban. Pou bwêre, i mètoût ‘l souyète in route, i rimplichoût ‘l vêre qu’i stampout padière èl ruban,yè i fèzoût chènance dè souyi in bokèt d’bo. Si ‘m grand-mére arivoût, avu ‘l bokèt d’bo qu’i « scioût », i poussoût ‘l vêre dins lès croles: pon d’brû, ri dè skèté!
– « Min Fèrnand, vos sintez ‘l goute! »
– « Mi ? Min non, dji sins ‘l tèrbentine què d’ai mètue dins ‘l cole à bo! »

Faut vos spliki ètou qu’lès vijins d’èm grand-pére, ça stoût lès jandarmes dè Yite (mézo du Dr Bivort asteûr).

In djou, ‘m pârin apèle èl jandarme Paternotte, in n-ome foûrt grand yè foûrt b…ounasse, tout pou fé ‘s mésti-là, pinsa l’aute, yè li dit: « Hé Paternotte, èle feume du brigadier Floribert Debecker a d’mandé qu’vos li poûrtisse l’èglime dè sèptante kilos qu’est doûci! ».
Ni yone, ni deûs, vlà no Paternotte qu’apice l’èglime ,qui l’èstitche su ‘s’ n-èspale yè qui tok’te, tout maflé tout suwant, à l’uch dès Debecker, cint mètes pus long, 40 Rue Waute.
– « Bondjou Madame, d’apoûrte l’èglime! »
– « Min, qui-ce qui vos a dit qu’on avoût dandji d’l’èglime ? »
– « Bi, Fernand da! »
– « Waye, waye, qué djou qu’on est audjourdu Monsieur Paternotte ? ».
– « … ? Nom dès godfèrdom! Astons ‘l prèmi d’avri, i m’a co yeu ès’vauri-là ! Ayusqu’il èst vo n-ome ? »
– « Padière, dins ‘l cour! »
Nwêr in colére, inradji d’avwêr sti yeu, no Paternotte traverse èl mézo, ariv’ dins ‘l cour, done in coup d’èspale, yè léye tchér l’èglime! Pon d’chance, èl pavemint passe oute, yè l’èglime tchét dins ‘l fosse d’éjance qui stoût là-padzou. Tout Yite d’a ri sauf… !

El lindmin, quand ‘m grand-pére a sti pou sougni lès mouchons d’ès’volière, pus moyi d’lès z-èrcounwète. I stine tertous mètus in couleur: lès pièrots in rôse, bleu, vert; lès canaris in mauve, nwêr, gris, roudj’…! In pus d’çà, l’uch d’èl volière astoût blokîe pa ‘n sakè d’foûrt pèsant: ène èglime dè sèptante kilos toute inbernée dè vos advinez kè ! Tout Yite d’a ri, sauf…!

A sûre

(jmg)

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